Sur Internet, « vivre avec un conjoint TDAH » renvoie surtout à des conseils pour survivre aux oublis, à l’impulsivité, au désordre. Des conseils souvent utiles, mais oublient souvent l’essentiel : derrière ces oublis, il y a une personne qui fait déjà d’énormes efforts pour fonctionner dans un monde qui ne tourne pas à la vitesse de son cerveau.
Je suis thérapeute systémicienne, formée à l’approche de Palo Alto. J’accompagne des adultes TDAH, leurs conjoints, leurs familles. Mais je suis aussi la personne TDAH de mon couple.
Si vous cherchez le mode d’emploi pour vivre avec un conjoint TDAH, il y a de fortes chances que ce conjoint me ressemble un peu, même si chaque cas, chaque système (le couple étant l’un des système les plus complexes), est unique.
Petite confession d’un homard particulièrement ébouriffé.
Vivre avec un conjoint TDAH : météo parfois imprévisible
Les guides de survie pour les conjoints TDAH n’existent pas. Néanmoins, nous pouvons convenir que c’est un peu comme vivre dans un milieu météo surprenant et difficile à anticiper : bourrasques, oublis, retards, idées qui bousculent l’organisation, etc.
De l’autre côté de la tempête, il y a quelqu’un qui voit son conjoint faire preuve d’une patience incroyable, qui culpabilise plus qu’il ne le montre, qui aimerait parfois trouver le bouton « pause » de son cerveau sans jamais y arriver, pour mieux s’adapter à l’autre.
Cette personne, c’est moi.
Je vis avec un homme neurotypique formidable devenu, avec les années, bilingue car il parle couramment le « Chris ».
Je suis une adulte TDAH, grand modèle, options comprises, avec l’impulsivité en supplément. Ce fameux « I » qui change tout.
Mon mari, lui, n’avait pas imaginé vivre avec un crustacé qui remue sans cesse, pense trop vite, parle trop fort avant d’avoir fini de réfléchir, cherche ses lunettes… posées sur son nez, se mélange les jours, les mots et génère des stress inattendus.
Il vit avec un corps qui ne tient jamais vraiment en place, qui ne s’assoit jamais vraiment, peut, pendant un dîner, changer quatorze fois de position, se lever pour aller étendre le linge car la machine à laver a bipé, repartir vers une plante à arroser, s’arrêter regarder ses mails et oublier que le dîner n’est pas terminé.
Mon mari appelle ça « le ballet du homard ». Lui, reste ancré comme un rocher dans la marée qui va, vient, repart.
Le soir, devant une série, il pose une main sur ma jambe, pas pour me faire taire, pour ralentir le mouvement incessant. Chose étonnante : quand un de nos chats vient s’installer sur moi, tout s’apaise en quelques minutes. Lorsque le chien vient coller sa tête sur mon épaule, tout s’apaise immédiatement.
Jusqu’à ce qu’une nouvelle idée traverse mon esprit et que notre décision de nous coucher tôt quitte discrètement la pièce, en ce qui me concerne. Le « j’arrive tout de suite » se transforme en deux ou trois heures… Je suis tellement bien dans le calme du soir quand tout semble ralentir…
Même en marchant, mon cerveau va plus vite que mes jambes : une idée en appelle une autre pendant que trottoirs, vélos et poteaux ne se poussent pas toujours à temps. J’ai en plus une amblyopie (mon oeil gauche ne fonctionne pas m’empêchant de percevoir les reliefs) donc je trébuche souvent. Mon mari me rattrape régulièrement par le bras. Je n’ai été renversée que trois fois en soixante ans, un score honorable vu le nombre de kilomètres parcourus avec un cerveau en ébullition et un attention perchée ailleurs que sur mon chemin.
Le regard de la thérapeute
En consultation, j’entends souvent : « J’ai l’impression qu’il (ou elle) ne fait pas attention à moi. »
Ce n’est pas nécessairement un manque d’amour, c’est souvent un problème d’attention. Le cerveau TDAH est facilement capté par ce qui est nouveau, urgent, stimulant. Le conjoint peut se sentir relégué, délaissé alors que, pour la personne TDAH, il reste son port, l’un des êtres les plus importants de sa vie.
L’impulsivité : ce fameux « I » qui change tout
Ma véritable signature, c’est l’impulsivité : un cerveau qui appuie sur « envoyer » avant d’avoir fini d’écrire.
Cela donne des phrases qui ne sont pas terminées, ou même parfois un peu terminées mais pas commencées. Elles fusent dans dans ma tête, l’autre doit décrypter…. Parfois, des décisions prises à la vitesse de la lumière, des achats impulsifs (le chien a trois harnais, par exemple).
Avec les années, mon mari a trouvé une stratégie redoutable : quand une idée surgit comme une évidence absolue, il ne répond pas tout de suite. Il attend trente secondes, une minute. Et souvent, la vague redescend seule. C’est le moment du décryptage.
Comme un pêcheur qui, face à un poisson qui tire, ne tire pas plus fort mais laisse du mou, il questionne gentiment pour tenter de comprendre et de remettre un peu d’ordre dans la myriade d’idées.
En thérapie systémique, on observe un mouvement similaire : résister à une impulsion la renforce parfois ; l’observer, lui laisser le temps de retomber peut tout modifier.
Mon mari faisait de la systémie sans le savoir.
Le regard de la thérapeute
Beaucoup de conjoints y voient de l’immaturité ou un manque de considération. L’intention est pourtant rarement de blesser : c’est un décalage entre le temps du cerveau et le temps de la réflexion.
La question n’est pas de savoir qui a raison, mais de trouver un rythme où chacun existe dans le couple sans se sentir constamment interrompu ou freiné.
Quand le cerveau refuse de ralentir
Le corps qui s’agite se voit ; le plus difficile est invisible.
Ce sont les pensées qui tournent en boucle : une conversation rejouée cinquante fois, une inquiétude qui revient alors que tout est réglé. Un rendez-vous oublié ou décalé dans un espace spatio-temporel dégradé…
Certaines personnes TDAH développent aussi des troubles anxieux ou des rituels de vérification qui donnent l’impression que le cerveau ne connaît plus le bouton pause.
Dans mon cas, j’ai, entre autres, un double agenda associé à des rituels compulsifs de vérification du temps, ce qui ne m’empêche pas de me mélanger les rendez-vous, les jours et les heures en créant des coups de panique dans notre sphère spatio-temporelle commune.
Depuis le diagnostic à 59 ans, nous avons tous deux compris que certains comportements n’étaient pas volontaires : je m’interromps en pleine phrase, je fixe un point dans le vide, je bouge sans arrêt…
Longtemps, il me demandait : « À quoi tu penses ? »
Je ne savais même pas par où commencer tellement mes 3 000 idées en feu d’artifice me semblaient claires et cependant inexplicables. Du coup, ça me fait buguer.
Il a trouvé mieux : « Houhou… tu es encore avec moi ou tu es partie dans ta tête ? »
Une question qui ouvre juste une porte. Et souvent, ça suffit à me faire revenir un peu dans cette dimension de couple.
Le regard de la thérapeute
À force de répéter « Tu m’écoutes ? », chacun cherche à améliorer la situation, mais ces phrases finissent parfois par produire l’effet inverse : l’un se sent sans cesse rappelé à l’ordre, l’autre de plus en plus seul à porter la relation.
Il suffit parfois d’une question différente pour ouvrir une interaction différente.
Ce sont souvent ces petits déplacements qui transforment durablement la danse du couple.
Vivre avec un conjoint TDAH, c’est apprendre une nouvelle danse
Après soixante ans avec un cerveau qui galope plus vite que moi, une chose est devenue évidente : le TDAH n’est pas ce qui fragilise le plus un couple.
Ce qui le fragilise, c’est quand chacun croit que l’autre agit contre lui, quand les oublis deviennent des preuves de désamour, les rappels des reproches, l’aide une surveillance.
Je rencontre aussi des couples qui apprennent, peu à peu, à danser autrement. Ils ne suppriment pas le TDAH, ils ne deviennent pas parfaits : ils cessent de lutter l’un contre l’autre.
C’est tout l’intérêt de l’approche systémique : ne pas chercher qui a raison, mais regarder ce qui fonctionne ou pas…
Parfois, une tournure de phrase différente ou un silence au bon moment suffit à transformer toute la chorégraphie.
À tous les conjoints qui aiment une personne TDAH
Merci.
Pour votre patience quand notre cerveau saute d’une idée à l’autre. Pour les clés perdues ou oubliées, les rendez-vous manqués, les mille projets commencés, les « attends, j’ai une idée ! » au moment où vous pensiez enfin passer une soirée tranquille.
Merci de nous rappeler, parfois sans un mot, que nous sommes bien plus que notre trouble. Vous êtes souvent notre point d’ancrage, notre calme quand la mer s’agite.
Et même si nous oublions parfois de le dire, nous savons la chance que nous avons.
Et si le problème n’était pas le TDAH ?
Si en lisant cet article vous avez pensé « c’est exactement nous », alors le problème n’est peut-être ni votre conjoint, ni même le TDAH !
Ce peut simplement être la danse que vous avez construite, avec beaucoup d’amour, autour de lui.
Et une danse, ça s’apprend. Ça se réinvente aussi.
Si cet article vous parle, je serais heureuse d’en discuter avec vous. Je reçois des adultes, des couples et des familles à Sèvres, à Paris 16e et en visioconférence.
Le premier échange téléphonique, une quinzaine de minutes, est offert : juste pour faire connaissance et voir ensemble si mon approche peut vous être utile.
Questions fréquentes sur la vie de couple avec un adulte TDAH
Mon conjoint est TDAH, est-ce normal qu’il oublie autant de choses ?
Oui. Les oublis relèvent des difficultés fréquentes liées aux fonctions exécutives chez de nombreux adultes TDAH. Ils ne traduisent généralement ni manque d’amour ni manque d’intérêt.
Peut-on être heureux avec un conjoint TDAH ?
Oui. Ce qui fait la différence n’est pas le diagnostic, mais la manière dont chacun apprend à s’adapter au fonctionnement de l’autre sans s’épuiser. Ce sont majoritairement des personnes très sensibles et créatives.
Faut-il rappeler sans cesse les choses à une personne TDAH ?
L’intention est bienveillante, mais des rappels permanents peuvent entretenir une dépendance croissante. L’approche systémique invite à construire un fonctionnement qui responsabilise.
Une thérapie systémique peut-elle aider un couple concerné par le TDAH ?
Oui, quand elle s’intéresse aux interactions plutôt qu’à la recherche d’un responsable. L’objectif est de modifier les mécanismes relationnels qui entretiennent les difficultés, pas de changer la personnalité de chacun.


